Sa cellule, me dit-il, est à peine plus grande qu’une place de stationnement dans un centre d’achat. Sam partage cet espace exigu avec des coquerelles et quelques souris. Il m’envoie des photos à l’appui. La coquerelle est énorme, lugubre. Mais ce n’est pas pour se plaindre de la vermine qui peuple la vieille prison de Montréal que Sam nous a contactés.

Dans la lumière blafarde de sa cellule à Bordeaux, Sam tient un journal dans un cahier aux feuilles lignées. Sur la première page, il a écrit, en gros : Manque de Staff. C’est le titre de son journal. Tous les jours, il note le nombre d’heures passées en cellules, les visites dans la cour extérieure, les tentatives de suicide dans sa wing.

Son journal commence le 17 décembre dernier. Cette journée-là, 24 heures en cellule. Pas de cour extérieure. Puis, du 19 au 30 décembre, pendant les vacances de Noël donc, note-t-il, 24 heures sur 24 en cellule, pas de cour extérieure, pas de douche. 13 jours enfermé. Normalement, les prisonniers peuvent sortir de leur cellule entre douze et quatorze heures par jour.

Isolement cellulaire : maintenir un prisonnier seul en cellule plus de 22 heures par jour. Selon les règles de l’Organisation des Nations unies qui guident le traitement des détenus, à partir de 15 jours, l’isolement en cellule constitue de la torture. Des tribunaux canadiens ont d’ailleurs qualifié l’isolement cellulaire de traitement cruel, inhumain et dégradant.

Pourtant, l’isolement cellulaire qu’a vécu Sam à Noël n’a rien d’exceptionnel. Les gardiens nous le disent : il n’y a pas assez de personnel pour gérer les sorties, raconte Sam.

Au début de janvier 2022, selon les notes de Sam, la situation s’améliore un peu dans son aile. Quelques heures par jour à l’extérieur des cellules, des visites dans la cour, des douches. Mais du 27 janvier au 9 février, il note 14 jours sans douche. Quatorze jours sans sortir de sa cellule. Le ministère de la Sécurité publique, à qui nous avons demandé de confirmer les informations fournies par Sam, reconnaît qu’on a confiné des détenus, mais moins longtemps que l’a noté Sam dans son journal. Pour une période de 4 à 6 jours en décembre et janvier en lien avec la COVID-19, affirme le ministère.

Selon les trois détenus avec qui nous avons été en contact, en mars et en avril, les 24 heures sans sortie et sans douche se produisent surtout les fins de semaine. Manque d’effectifs, justifient encore les gardiens. La fin de semaine de Pâques, ce fut 4 jours de cellule sans sortie, nous ont raconté les prisonniers. Ils nous ont même dit qu’il fallait qu’on s’habitue à ce régime-là. Ils nous disent que les choses ne vont pas s’améliorer parce qu’on arrive aux vacances d’été et qu’il n’y a pas de relève, relate François*, d’un ton lugubre. Je n’en peux plus, dit-il.

Un manque de personnel criant et documenté

Le ministère, responsable de l’administration des prisons provinciales, nous répond être au fait du phénomène de pénurie de main-d’œuvre. On donne des chiffres précis : Pour l’ensemble des établissements de détention, il y a 382 postes d’agents de services correctionnels (ASC) vacants sur un total de 3060 postes ASC, nous écrit leur relationniste Louise Quintin. Le ministère affirme avoir mis en place diverses stratégies pour recruter activement du personnel.

Mais pour le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec, Mathieu Lavoie, il est clair que le ministère sous-estime les besoins. Déjà, souligne-t-il, les chiffres fournis par Québec ne tiennent pas compte des absents en congé de maladie, entre autres. Le syndicat comptabilise ainsi un total de 315 absences en date de juin dernier. Il manquerait donc présentement près de 700 personnes dans le réseau des prisons québécoises.

Et selon les documents fournis par le syndicat, la situation est particulièrement préoccupante au Centre de détention de Montréal : 55 absences et 53 postes vacants à Bordeaux en date de juin dernier.

Le problème n’est pas nouveau, rappelle Mathieu Lavoie, il existait avant la pandémie. Seulement, il s’est accentué avec la pandémie parce que la formation à l’École nationale de police a été fermée durant la crise sanitaire et qu’on a cessé d’embaucher pendant près d’un an.

Le président du syndicat évoque aussi un problème qui découle de ce manque de personnel, dont on a beaucoup entendu parler chez les infirmières, mais qui touche ici de plein fouet les gardiens de prison : le temps supplémentaire obligatoire. On a vu, dans la majorité des établissements de détention, une explosion du nombre d’heures travaillées en temps supplémentaire, note-t-il.

Mathieu Lavoie confirme surtout ce qu’avait déjà bien compris Sam. Quand il n’y a pas assez de personnel pour assurer la sécurité des détenus, les établissements peuvent procéder à un lock-down, selon l’expression utilisée dans le milieu.

Le ministère de la Sécurité publique le confirme sans détour. Pour fonctionner, malgré le manque de personnel, les établissements de détention disposent chacun d’un plan de contingence qui peut aller jusqu’à faire en sorte que certaines personnes incarcérées soient confinées à leur secteur ou même à leur cellule, pour une période plus longue que prévu au régime de vie, nous confirme le ministère, tout en spécifiant qu’il s’assure que ces restrictions s’appliquent pour la plus brève durée possible.

Des détenus à fleur de peau

À Bordeaux, l’état de François se dégrade. À force de ne pas bouger, il a mal partout. Mal à l’âme, surtout. La prison, c’est dur.

Un autre prisonnier, un dur à cuire, selon ses propres termes, nous a, lui aussi, contactés. Évidemment, les prisonniers n’ont pas le droit d’avoir de téléphones portables en prison, mais il y en a quand même. Il y a tout en prison. Des téléphones, des armes, de la drogue, des cigarettes, nous avait expliqué Ibrahim* en riant de mon étonnement de recevoir textos et courriels de détenus comme Sam, François ou lui-même.

Bien sûr, la prison, c’est dur, admet Ibrahim. Il connaît ça depuis longtemps, lui, les prisons. Mais là, c’est plus tendu que tout ce qu’il a déjà pu observer lors d’autres séjours derrière les barreaux.

En dedans, y’a plein de jeunes gars qui ont des problèmes de santé mentale, qui ont eu une vie dure, des enfances dégueulasses. T’enferme ces gars-là dans leurs cellules, tu penses qu’il arrive quoi, quand tu les laisses finalement sortir? Ça pète, ça explose. Il y a des blessés tout le temps, raconte encore Ibrahim.

Le criminel décrit des scènes où les gars se lancent de l’eau bouillante, une arme très prisée au centre de détention, les piques avec lesquelles ils se battent, les viols, les tentatives de suicide, les passages à tabac. L’ambulance est toujours rendue ici! Le manque de personnel, ça mène à ça : le cercle vicieux de la violence, conclut-il, avant de raccrocher précipitamment pour ne pas se faire pincer avec un téléphone.

Nous avons demandé à Urgences-santé si ce que nous avait raconté Ibrahim était bien vrai et avons voulu savoir combien d’interventions avaient dû être faites dans les derniers mois au centre de détention de Montréal. Résultat : au mois de mars 2022, 19 interventions de faites par Urgences-santé, alors qu’en 2021, à la même date, on en comptait 8, et en 2020, 10 interventions.

Mathieu Lavoie, du syndicat des agents correctionnel, confirme qu’il y a une multiplication des incidents violents. Les détenus font les frais du manque de personnel, mais les agents aussi. Il y a eu, dans les dernières années, une explosion du nombre de livraisons de drogue par drones dans les prisons. Il y a donc du trafic à l’intérieur, ce qui entraîne des passages à tabac pour ceux qui ne payent pas leurs dettes. Il y a plus d’armes aussi, des couteaux, etc.

Plus de violence, plus d’accidents de travail chez les agents, plus de démissions. Le manque de personnel agit, à l’intérieur des murs, comme un cercle vicieux. D’autant plus, ajoute Mathieu Lavoie, que lors des dernières années, le nombre de détenus avec de lourds problèmes de santé mentale a augmenté de façon significative.

Traitement cruel, inhumain et dégradant

Nadia Golmier devant la prison de Bordeaux à Montréal.

Nadia Golmier devant la prison de Bordeaux à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De nombreux rapports psychiatriques et des études très sérieuses démontrent que passer plusieurs heures sans contact humain réel dans un endroit clos génère de l’anxiété, peut déclencher des dépressions, des psychoses, et entraîner des chocs post-traumatiques, explique Me Nadia Golmier, qui pratique en droit carcéral depuis maintenant 11 ans. Comme tous les avocats qui œuvrent dans le domaine à Montréal, elle a eu des échos de l’impact du manque de personnel à Bordeaux et ailleurs.

Beaucoup de détenus sont issus de la grande pauvreté ou ont des problèmes de santé mentale. J’ai donc décidé de travailler pour eux. Je vois un peu mon travail comme un service social, résume l’avocate, choquée d’entendre que des personnes incarcérées paient de leur santé mentale un problème administratif.

Il faut spécifier que, pour les gens qui souffrent déjà de problèmes de santé mentale, l’isolement cellulaire, 22 heures et plus en cellule par jour constitue en soi un traitement inhumain, cruel et dégradant, selon des jugements de tribunaux canadiens, résume la juriste, qui rappelle que, depuis 2019, l’isolement est d’ailleurs une pratique officiellement interdite dans les pénitenciers sous autorité fédérale. Au Québec, rien, par contre, n’encadre cette pratique, spécifie Me Golmier.

L’affaire est donc complexe. Nadia Golmier souligne, d’une part, que les témoignages de détenus recueillis jusqu’ici par elle et ses collègues démontrent, à son avis, que le centre de détention de Montréal déroge aux règles Nelson Mandela de l’ONU sur le traitement des détenus. Elle rappelle, d’autre part, qu’un jugement de la Cour suprême du Yukon stipule qu’au-delà du calcul mathématique (nombre d’heures et de jours en cellule), il faut envisager l’isolement cellulaire dans son essence, c’est-à-dire la privation de contacts sociaux imposée à un individu sur une longue période.

Même si les gars sortent quelques heures par jour, mais vivent la plupart du temps en cellule depuis plusieurs mois, cela revient à de l’isolement dans l’esprit de cette interprétation, argumente la juriste.

Un problème récurrent et une pratique illégale?

Le hasard a fait en sorte que ce sont des prisonniers de Bordeaux qui nous ont contactés ces dernières semaines. Or, le problème de la pénurie de personnel menant à de l’isolement cellulaire n’est pas nouveau et ne semble pas limité au centre de détention de Montréal.

En 2021, un prisonnier de l’établissement de détention de Rivière-des-Prairies présente une requête en habeas corpus contre le ministère de la Sécurité publique et la prison où il séjourne. Il se plaint de ses conditions de détention. Il se plaint d’une réduction draconienne de ses sorties de cellule et de son accès à la cour extérieure. Rivière-des-Prairies plaide une pénurie de personnel.

Dans son jugement, l’honorable Daniel Royer de la Cour supérieure du Québec donne un coup de semonce au ministère de la Sécurité publique et à l’établissement Rivière-des-Prairies. Cette façon de gérer la pénurie de personnel en érigeant en système la privation de liberté résiduelle des détenus est illégale, déraisonnable et ne fait pas partie des issues possibles acceptables, écrit le juge au paragraphe 15 de son jugement.

Il ajoute, au paragraphe suivant : Une société de droit ne saurait tolérer que la gestion du manque de personnel se fasse sur le dos des détenus.

De sa cellule à Bordeaux, François nous dit qu’il a fait une plainte à propos de ses conditions de détention au Protecteur du citoyen, l’organisation chargée au Québec de veiller à ce que les droits des détenus soient respectés. Or, le Protecteur du citoyen ne visite les établissements carcéraux qu’une fois par année. La dernière visite de l’organisme à Bordeaux remonte à juin dernier. Mais sa relationniste Carole-Anne Huot nous assure que le Protecteur du citoyen est bien au fait de la problématique du manque de personnel dans le réseau correctionnel et est en communication constante avec les autorités du MSP à ce sujet (y compris la direction de l’établissement de Bordeaux).

François est sceptique. Je n’ai pas eu de réponse à ma plainte, je ne sais même pas si elle s’est rendue. C’est comme les oubliettes du Moyen-Âge ici. Je lis beaucoup sur le Moyen-Âge ces jours-ci. François raccroche, mais avant, nous dit : Je lis pour m’occuper l’esprit. Sinon, c’est de la torture.

*Les noms des détenus ont été modifiés afin de préserver leur anonymat



Reference-ici.radio-canada.ca

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