Une doctrine dangereuse | Radio-Canada.ca



Ce n’est pas qu’avec son ordre professionnel que Guylaine Lanctôt a des ennuis. En 1995, quelques mois après la parution de son livre La mafia médicale, la médecin déchue fait faillite.

Dans le dossier de faillite consulté par Enquête, Lanctôt témoigne que La mafia médicale était son œuvre humanitaire. Elle explique qu’elle voulait à tout prix dénoncer la cupidité de l’industrie médico-pharmaceutique, même si cela lui coûtait son métier.

Avant la publication de son livre, elle tente de vendre ses cliniques. On apprend qu’elle reçoit quelques offres, qu’elle les refuse sous prétexte qu’elles ne sont pas assez généreuses. Finalement, elle dit les avoir données aux médecins qui travaillaient pour elle. Puis elle cède les droits d’auteurs de son livre inachevé à ses enfants, et elle vend sa maison à sa sœur.

Au moment de sa faillite, Guylaine Lanctôt prétend ne plus rien avoir, ni résidences, ni droits d’auteur, ni cliniques. Il ne lui restait que 300 $ en actifs, d’après elle.

Les documents judiciaires consultés par Enquête démontrent que les procureurs au dossier doutaient des gestes posés par Lanctôt avant sa faillite. La faillite a occasionné sa faillite par négligence coupable à l’égard de ses affaires commerciales, avaient-ils argumenté, ajoutant qu’à leurs yeux Lanctôt aurait commis une infraction aux termes de la Loi sur la faillite.

La cour a rejeté ces accusations, tranchant que Mme Lanctôt avait fait preuve d’insouciance plutôt que de négligence. La décision souligne cependant la disparition d’actifs tangibles sans aucune explication, soit près de 200 000 $ en REER.

Depuis, Guylaine Lanctôt a cessé de soumettre ses déclarations d’impôt. Elle se revendique citoyenne souveraine et renie donc les institutions financières.

« Les citoyens souverains prétendent que chaque individu peut choisir de ne pas être assujetti à tous les types d’impôts. L’individu peut décider qu’il n’est pas assujetti aux lois de l’État. »

— Une citation de  Marie-Pierre Allard, fiscaliste

C’est effectivement ce que croit Guylaine Lanctôt, qui, depuis 1995, dit refuser de produire ses déclarations de revenus. Elle a d’ailleurs fait face à la justice en 2008 et purgé une peine de prison de deux mois pour refus de signer la libération conditionnelle faite à son nom d’état civil.

Devant les tribunaux, Guylaine Lanctôt a expliqué qu’elle refusait de participer au processus judiciaire, car elle ne s’identifiait plus comme Guylaine Lanctôt. Pendant les procédures, elle a même remis au juge un avis de décès annonçant le décès de cette dernière.

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Faux avis de décès produit par Guylaine Lanctôt pendant son procès en 2008. Photo : Radio-Canada

Moi, je n’ai jamais admis que c’était moi qui devais payer l’impôt, a-t-elle déclaré dans l’atelier que nous avons infiltré en 2021. Elle explique qu’il existe deux Guylaine Lanctôt, l’être humain et l’autre, qui est une création du gouvernement, une corporation et qui doit payer l’impôt.

Ils ont condamné l’autre à 1000 $ payables sur deux ans, dit-elle à ses adeptes. Donc, ça a été fini, évidemment j’ignore si l’autre a payé ou pas, mais je n’en ai plus entendu parler!

Celle qui prétend toujours ne pas payer d’impôts encourage ses adeptes à suivre sa trace. Elle leur donne même des conseils pour se cacher du fisc, en leur recommandant de rompre avec les banques et de travailler au noir. On arrête de payer l’impôt. Vous avez envie d’arrêter? Vous allez voir, c’est pas grave!, lance-t-elle.

Les conséquences, selon Guylaine Lanctôt, sont minimes : Le pire qui arrive, c’est qu’ils vous envoient une lettre disant [que] vous n’avez pas payé d’impôt. Peut-être qu’ils ne reviendront pas, peut-être qu’il y aura pénalité, mais amusons-nous. Tout est faux!

Pour l’avocate fiscaliste Marie-Pierre Allard, de tels propos sont préoccupants. Le fait d’encourager les gens non seulement à ne pas produire de déclaration de revenus, mais à faire du troc ou à utiliser de l’argent comptant, ou ne pas utiliser de carte de crédit, c’est de différentes façons de faire la fraude fiscale.

De son côté, Revenu Canada nous indique que les stratagèmes de contestation fiscale sont illégaux et ont de graves conséquences juridiques et financières. L’agence fédérale n’a pas voulu commenter le cas de Guylaine Lanctôt, mais elle nous dit qu’elle s’engage à ouvrir une enquête criminelle lorsqu’il y a présence d’évasion fiscale flagrante et délibérée, et qu’il est dans l’intérêt public de le faire.

Mais Enquête a pu constater que Guylaine Lanctôt compte sur un réseau de personnes qui sont toujours liées aux institutions qu’elle vilipende. Elle affirme souvent ne plus posséder de biens à son nom.

« Je n’ai rien, c’est clair? Rien, rien, rien. Pas de compagnie à numéro. Je n’ai rien, je me suis totalement dépossédée. Alors, ça ne veut pas dire que je suis pauvre et que je vis dans la misère. Non, je vis bien, mais dans une maison qui ne m’appartient pas. Ça n’a pas besoin de m’appartenir. »

— Une citation de  Guylaine Lanctôt, conférencière controversée

Or, cette maison qui ne lui appartient pas est la propriété d’une fiducie, dont la fiduciaire est une associée de longue date avec qui Guylaine Lanctôt habite; une femme qui participe à la publication de ses livres, enseigne sa doctrine et qui cosigne parfois ses courriels. Dans l’avis de décès de la mère de Guylaine Lanctôt publié en 2000, le nom de cette même femme est annexé à celui de Guylaine dans le format habituellement réservé aux conjoints.

Guylaine Lanctôt offre certaines de ses formations en collaboration avec une entreprise de coaching enregistrée, détenue entre autres par deux de ses enfants. Les ateliers sont payants, mais les modalités financières entourant sa rétribution sont inconnues.

Les profits engrangés par Guylaine Lanctôt sont difficiles à cerner. Les dates, les lieux et les coûts précis de ses ateliers ne sont pas affichés sur son site web, mais seulement disponibles par courrier postal. Enquête a pu mettre la main sur l’horaire été/automne 2021, qui comptait cinq ateliers dont les prix varient entre 120 $ à 600 $ par personne.

L’atelier auquel nous avons assisté, qui a coûté 300 $ sans hébergement, comptait une trentaine de participants. On estime donc que Guylaine Lanctôt aurait récolté environ 9000 $ durant cette fin de semaine, sans compter les livres et les autres produits vendus sur place.

S’il est impossible de connaître les revenus des publications de Guylaine Lanctôt, le dossier de faillite de 1995 mentionne que, dans l’année après sa sortie, son livre La mafia médicale avait rapporté des profits au-delà de 120 000 $.

Le bouquin, qui porte désormais l’inscription Best Seller, a été réédité en 2021. L’auteure a depuis publié 13 autres volumes, dont une collection de 10 livrets qui se vend 180 $.



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