Une communauté noire de plus en plus visible et engagée à Québec


Dans mon école primaire, il y avait une fille noire. Au cégep François-Xavier Garneau, on retrouvait un professeur noir et une étudiante noire. Il y avait aussi une partie de notre famille qui était métissée (un père blanc, une mère noire, quatre enfants métis). S’il n’y avait pas eu les vacances passées sur la côte est américaine, mon monde aurait été presque exclusivement blanc.

Vous comprendrez mieux mon étonnement, quand je suis débarqué à l’École secondaire Vanier, en Basse-Ville, le 23 février 2022 : un tiers des élèves est d’origine africaine. Pour la première fois cette année, la majorité de nos élèves ne sont pas d’origine canadienne, dit le directeur François Pouliot. Cette école n’est pas un cas unique. Plusieurs écoles de Limoilou sont de plus en plus colorées.

La chanteuse Marieme en performance debout avec un micro.

La chanteuse et animatrice Marieme Ndiaye rencontre des jeunes des communautés culturelles à l’École secondaire Vanier de Québec.

Photo : Radio-Canada

Je me suis rendu dans cette école expressément pour suivre Marieme Ndiaye, la chanteuse, rappeuse et animatrice de télévision. Elle y donnait une performance et une conférence. Quand nous avons grandi à Limoilou, mon frère et moi étions les seuls Noirs de notre école, raconte-t-elle.

Son frère est le rappeur Webster. Ils sont issus d’une mère québécoise et d’un père sénégalais. De voir ces jeunes-là me fait tellement de bien, dit-elle. Ça donne un nouveau souffle à Québec.

Marieme Ndiaye a aussi fondé l’organisation Les nouveaux modèles, qui vise à mettre en contact des gens des minorités qui ont réussi avec des plus jeunes dans les écoles.

Vous êtes beaux, vous êtes l’avenir; il faut que vous soyez fiers, a-t-elle dit aux élèves de l’École secondaire Vanier, qui ont spontanément applaudi. Québec se multiculturalisme lentement, mais il faut que la société majoritaire embrasse ça, ajoute Marieme.

Ce n’est pas encore gagné complètement, bien qu’elle constate des changements dans les dernières années. On estime que la communauté noire représente autour de 15 000 personnes à Québec, dont la population totale s’élève à 600 000 personnes. Mais c’est suffisamment de monde pour former un écosystème commercial et social.

Deux militants africains

Rosie Kasongo et Mbaï-Hadji Mbaïrewaye sont impliqués dans une foule d’organismes de la communauté noire de Québec. Elle est vice-présidente du Forum jeunesse afro-québécois et membre d’un groupe de recherche de l’Université Laval sur la diversité.

Lui, il anime l’émission Dignité noire à CKIA, une radio communautaire de Québec, et il a fait longtemps partie de la Table de concertation du Mois de l’histoire des Noirs.

2 personnes afro-descendantes debout dans un restaurant.

Rosie Kasongo et Mbaï-Hadji Mbaïrewaye militent au sein du Mouvement 1629, qui promeut les droits de la communauté noire de Québec.

Photo : Radio-Canada

Tous les deux font partie des fondateurs du Mouvement 1629, un groupe qui veut mieux défendre les droits des Noirs à Québec. 1629, c’est l’année de l’arrivée du premier esclave noir à Québec, un jeune Malgache, qui s’appelait Olivier Lejeune.

C’est maintenant une communauté qui se prend en charge, raconte celui qui se fait appeler Mbaï. Il y a des restaurants, des épiceries, des salons de coiffure, des associations qui se sont multipliés très rapidement au cours des dernières années, observe Rosie. Ça peut attirer d’autres personnes à Québec, ajoute Mbaï.

Un élément très important : les Africains dominent très majoritairement la communauté noire, alors que dans le Montréal francophone, ce sont les Haïtiens qui prennent la plus grande place. Ça reste très concentré, note Mbaï. Il y a des gens dans certains quartiers qui ne côtoient pas la diversité.

Pour la côtoyer, il faut aller en Basse-Ville, principalement à Limoilou et à Vanier, également dans le secteur de la Haute-Ville autour de l’Université Laval. Mais la communauté gagne en visibilité un peu partout dans la région. Malgré cette diversification, la vie quotidienne n’est pas toujours facile. Tous nos interlocuteurs nous ont parlé d’accès à l’emploi et de profilage racial.

Dans une épicerie-poissonnerie, le propriétaire sourit.

Arnaud Guede est propriétaire de l’épicerie internationale Kabowd dans le secteur Vanier de Québec.

Photo : Radio-Canada

Parlez-en à Pacifique Niyokwizera, ce jeune de 18 ans de Limoilou victime d’une interpellation brutale par le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) le 29 novembre dernier à la sortie d’un bar de la Haute-Ville. Cette intervention musclée fait en ce moment l’objet d’une enquête. Le profilage racial est un dossier prioritaire du Mouvement 1629.

Cet événement a été filmé, mais nous savons qu’il y a plein de cas similaires, dit Rosie Kasongo. Mais comment peut-on parler de ça quand la direction de la police dit que ça n’existe pas?

Un policier retraité m’a dit que plusieurs membres du service de police de la Ville de Québec sont racistes, ajoute Mbaï.

Et c’est incroyable qu’en 2022, il n’y ait aucun policier noir à Québec, poursuit Rosie. Ça ne réglerait pas le profilage. Mais ça indiquerait quand même aux jeunes Noirs qu’ils peuvent envisager une carrière policière.

Pour nos deux militants, la communauté noire doit davantage imposer son ordre du jour sur la scène politique locale… qui est encore très blanche.

Le basketteur de Saint-Pie X

Il n’y a pas de véritable quartier noir à Québec. Mais au complexe de logements sociaux Les habitations Saint-Pie X (autrefois appelé Place Bardy) les Noirs forment une partie importante de la population. En fait, c’est un ghetto de réfugiés, dit à la blague Kali Sebareme, venu du Congo.

Dans un gymnase un joueur de basketball.

Kali Sebareme, entraîneur de basketball, a grandi aux Habitations Saint-Pie X, dans Limoilou.

Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

Le documentariste Justice Rutikara a produit pour Radio-Canada La cité des autres (Nouvelle fenêtre), qui met en scène des habitants de Saint-Pie X, dont Kali, qui y a vécu pendant plus de 10 ans. Ce n’est pas le quartier chaud que les médias imaginent, affirme Kali Sebareme. Mais les jeunes ont besoin de modèles, d’encadrement.

Avec des associés, il a lancé la compagnie We different, qui encadre des jeunes par le truchement du sport, principalement le basketball. Issu des Habitations Saint-Pie X, le groupe est maintenant présent ailleurs. Kali Sebareme voulait être basketteur, il est devenu entraîneur, entre autres au Cégep de Thetford, en Chaudière-Appalaches.

Et être noir à Québec? C’est de plus en plus facile, mais je ne peux pas vous cacher qu’il y a du racisme systémique, répond Kali. Parfois, vous avez l’impression que vous auriez dû avoir un poste que vous n’avez pas obtenu. Vous n’avez pas droit à l’erreur, poursuit-il.

Par contre, Kali Sebareme a un espoir : Aujourd’hui à Québec, Blancs et Noirs se côtoient dès le jeune âge à l’école; ça rend l’autre plus humain.

La minorité haïtienne

Le restaurant s’appelle Piknik Tropical. Murielle Jean-Baptiste m’y a donné rendez-vous. Un nouveau restaurant haïtien créé en pleine pandémie avec juste à côté une épicerie antillaise. Nous sommes dans l’arrondissement de Sainte-Foy, en Haute-Ville. C’est vrai qu’à Québec nous sommes la minorité, dit-elle en riant aux éclats. Mais nous sommes quand même 2000 et nous prenons notre place.

Deux personnes haïtiennes tenant un ananas dans un restaurant.

Murielle Jean-Baptiste accompagnée de Jean Raynal Soljour, copropriétaire du restaurant Piknik Tropical à Québec.

Photo : Radio-Canada

Murielle Jean-Baptiste est arrivée d’Haïti en 2004. Elle dirige aujourd’hui la Maison des femmes immigrantes, un refuge pour femmes violentées. Auparavant, elle a travaillé longtemps au Centre R.I.R.E. 2000, un organisme d’aide à l’emploi pour personnes immigrantes.

Les premiers Haïtiens à Québec étaient des intellectuels, exilés du régime Duvalier dans les années 60. Aujourd’hui, nous avons un boom d’entrepreneurs, observe Mme Jean-Baptiste.

C’est le cas de Jean Raynal Soljour, copropriétaire du restaurant, qui possède également d’autres entreprises. J’étais à Montréal auparavant. Je travaille à convaincre d’autres Montréalais de venir à Québec, dit-il.

Murielle Jean-Baptiste raconte qu’à son arrivée en 2004 elle était toujours la seule Noire dans l’autobus. Aujourd’hui, nous sommes souvent 4, 5, 6, 7.

Elle nous a dit aussi ce que beaucoup d’autres Noirs de Québec affirment : trouver un bon emploi reste un parcours du combattant. Même si la plupart y arrivent.

Avec la pénurie de main-d’œuvre, on constate plus d’ouverture, affirme -t-elle. N’empêche qu’il y a encore beaucoup d’attitudes sournoises qui font en sorte que les Noirs se sentent considérés comme des voleurs de job. Ça vient quand même me chercher.

Sur une rue, une affiche et la vitrine du salon de coiffure Trouvailles d'Afrique à Québec.

À Québec, on trouve un nombre croissant de commerces africains.

Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

Du racisme et de l’espoir

Tu n’es pas d’ici et tu veux me demander mon passeport vaccinal? Et en plus, je ne comprends pas ton accent de Noire! Voilà ce qu’une dame (blanche) a dit à Marie, qui tentait de faire son travail dans un restaurant. Une microagression parmi tant d’autres. Le problème, c’est qu’on accumule, ajoute Esther, née à Québec de parents congolais.

Nous sommes dans les locaux de 24H ChronoSports, un organisme communautaire qui travaille avec des jeunes des minorités de la Basse-Ville. Ce soir-là, il y a une dizaine de jeunes Noirs âgés de 12 à 19 ans qui discutent de leurs difficultés au quotidien en compagnie d’un groupe d’animateurs.

Être un vrai Noir, c’est vendre de la drogue et être un criminel, me disaient certains parents d’amis blancs, raconte Ruben. À l’école, il faut que tu performes plus que tous les autres, ajoute-t-il.

Une douzaine de jeunes afro-descendants discutent autour d'une table.

Une discussion entre de jeunes afro-descendants au groupe communautaire 24H ChronoSports.

Photo : Radio-Canada

Bien sûr, il y a des Noirs criminalisés, mais le phénomène des gangs de rue à Québec serait minimal par rapport à Montréal ou Toronto.

Cette discussion nous a permis de constater que, malgré les défis, l’immense majorité des jeunes rencontrent plus de Blancs sympathiques que de Blancs désagréables.

Le grand frère Kevin ajoute : Je suis convaincu que vous rencontrez moins de gens racistes que quand j’avais votre âge. Et tout le monde opine. En prime : la plupart ont des amis blancs.

Un groupe afro-féministe à Québec

Une sororité afro-québécoise qui grandit depuis trois ans. C’est comme ça que la Franco-Congolaise-Québécoise Noémie Tisserand qualifie SisterhoodQc, qui regroupe plus de 50 femmes des communautés afro-descendantes de Québec.

Il y a beaucoup d’entrepreneures, mais avec un volet social, qui ont besoin de se réseauter et de discuter de leur réalité spécifique, explique Mme Tisserand.

Un couple avec un bébé de 9 mois, assis sur un canapé.

Noémie Tisserand, du groupe afro-féministe SisterhoodQC, avec son conjoint et leur nouveau-né. Un symbole du multiculturalisme émergent à Québec.

Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

Noémie Tisserand travaille dans un groupe d’aide aux travailleuses du sexe, mais elle a aussi créé une entreprise de yoga destinée aux milieux marginalisés.

Il est certain que cette organisation adopte un point de vue résolument féministe. Parce que, souvent, les femmes noires sont moins mises de l’avant que les hommes et qu’il faut changer cela, soutient Noémie.

Pourquoi une organisation féministe essentiellement noire? Parce que, dans les regroupements féministes dominés par la majorité, on pense que la condition de femme est identique. Alors que, si on ajoute les intersections, comme le racisme, les barrières linguistiques et les différences culturelles, notre réalité est différente. Il ne s’agit pas d’exclure des gens, mais d’être dans une zone de confort entre nous , précise-t-elle.

Difficile de reprocher à Mme Tisserand d’être exclusive : elle a un conjoint québécois d’origine laotienne.

Elle aussi a l’impression que Québec se métisse, et pour le mieux. Même dans sa rue de l’arrondissement Charlesbourg, encore très blanche, il y a une famille haïtienne, une famille congolaise et une famille mixte comme nous.

Il n’y a pas à dire : ma ville d’origine se métisse. Lentement, mais sûrement.



Reference-ici.radio-canada.ca

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