Le microdosage de champignons magiques doit encore faire ses preuves


Aujourd’hui, Mike Brodeur marche l’esprit tranquille dans les rues de Calgary, la ville où il a commencé sa carrière professionnelle de hockeyeur comme gardien de but.

En 2010, une commotion cérébrale met un terme à la carrière de cette étoile montante de la ligue nationale alors qu’il évoluait avec les Sénateurs d’Ottawa.

Quatre ans plus tard, malgré les antidouleurs et les antidépresseurs, il ne voit toujours pas le bout du tunnel. J’étais désespéré. Je restais toute la journée dans mon lit, raconte-t-il.

Mike Brodeur découvre alors le microdosage de psilocybine sur Internet. Cette pratique fait désormais partie de son quotidien.

Je prends une capsule avec mon café chaque matin, du lundi au vendredi. Les effets sont légers, mais ça me donne de l’énergie, de la concentration et de l’optimisme. Le microdosage a changé ma vie, dit-il.

Mike Brodeur assis sur un jeu extérieur de tennis de table à Calgary.

À 38 ans, Mike Brodeur est de retour sur la glace, mais en tant qu’entraîneur.

Photo : Andrés Saez

Pourquoi cette tendance

Ces capsules contiennent de 50 à 300 milligrammes de champignons magiques en poudre qui referme de la psilocybine. Il faut une dose 10 fois plus grande pour provoquer des hallucinations.

Entre 2018 et 2020, des articles du New York Times et du magazine Forbes ont fait connaître le microdosage de psilocybine au grand public. Auparavant, le mot se passait seulement entre initiés de la Silicon Valley et amateurs de psychédéliques.

Sur les réseaux sociaux, les discussions sur le sujet n’ont jamais été aussi vives. Le nombre d’abonnés des forums sur ce sujet a été multiplié par sept depuis 2018.

À l’étranger et au Canada, la communauté scientifique étudie ces drogues comme traitement pour des maladies psychiatriques ou les problèmes de santé mentale.

Une microdose de champignons magiques.

Une microdose de champignons magiques se trouverait entre 0,05 g et 0,3 g.

Photo : Andrés Saez

De plus en plus de Canadiens s’intéressent à cette pratique pourtant illégale. Dans le moteur de recherche Google Canada, les recherches avec les mots clefs microdosing et shrooms (champignons) ont doublé en un an.

Ce n’est plus un phénomène caché. Il y a même des entreprises qui en vivent, et cela change tout, explique Balázs Szigeti, professeur à l’Imperial College de Londres, un des centres de recherche les plus réputés dans le domaine.

La parole aux vendeurs

En effet, les boutiques en ligne se multiplient. Radio-Canada a parlé aux vendeurs cachés derrière quatre de ses sites. Tous affirment que la concurrence est telle que les prix baissent pour attirer le consommateur.

La plupart sont établis en Colombie-Britannique. Ils préfèrent rester anonymes pour éviter de s’attirer des problèmes avec la police.

En avril dernier, après plusieurs années dans l’industrie du cannabis, Tally* s’est lancée dans l’exploitation des champignons magiques encouragée par l’effet positif qu’ils avaient eu sur son état de santé mentale.

Le gros plan d'une variété de champignon hallucinogène.

Le champignon hallucinogène est une drogue psychotrope créant des hallucinations auditives et visuelles quand il est pris à forte dose.

Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

On voit une hausse de nos ventes chaque mois. L’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique enregistrent les meilleurs chiffres. Il y a même des professionnels de santé qui viennent nous demander des renseignements, explique une vendeuse.

Trevor*, lui, est dans l’industrie depuis deux ans. Comme Tally*, il gère son site depuis Vancouver. Il n’a jamais essayé le microdosage et achète ses produits déjà emballés.

Avec son expérience en marketing, Trevor* s’occupe surtout d’envoyer par la poste les commandes et de bien référencer sa boutique pour qu’elle apparaisse en premier sur les moteurs de recherche.

C’était une décision économique. Je voulais me lancer avant que le marché ne soit saturé. Les ventes ne baissent pas, dit Trevor*, qui estime que ses ventes atteignent plus de 40 000 $ par mois.

Aucun des vendeurs interrogés ne se considère comme un trafiquant de drogue. Pourtant, Santé Canada confirme que les contrevenants à la loi risquent jusqu’à trois ans de prison.

Encore beaucoup à découvrir

Améliorer son moral, développer sa créativité et réduire son stress : les promesses des boutiques en ligne ne sont pas encore prouvées par la science, rappelle Claude Rouillard, neuropsycho-pharmacologue à l’Université Laval.

Dans la littérature scientifique, il n’y a pas beaucoup d’évidence jusqu’à maintenant, mais dans la littérature grise, c’est-à-dire où des gens vont rapporter chez eux des effets, il y a plusieurs personnes qui rapportent que ce phénomène de microdosage pourrait avoir des conséquences bénéfiques sur la santé psychique à court ou à moyen terme.

Claude Rouillard, en entrevue.

Claude Rouillard a étudié pendant plusieurs années les effets des substances psychoactives sur le cerveau.

Photo : Radio-Canada

Matthew Johnson, professeur à l’École de médecine de l’Université Johns Hopkins, dans l’État du Maryland, aux États-Unis, résume la situation dans un courriel : Scientifiquement, le domaine n’a pu confirmer aucun des avantages revendiqués dans les quelques études menées jusqu’à présent.

Un fort effet placebo?

Selon Claude Rouillard, des études cliniques doivent être faites sur des milliers de personnes de différents âges, sexes et de divers pays, en plus d’une recherche sur plusieurs mois pour déterminer si l’effet de la psilocybine est plus fort que l’effet placebo.

Si vous vous attendez à vous sentir mieux grâce à un traitement ou à une intervention, vous vous sentirez mieux, rappelle Balázs Szigeti, professeur à l’Imperial College de Londres.

Selon lui, l’intérêt grandissant du public pourrait créer cet effet placebo chez certains consommateurs et participants.

L’Université de Toronto Mississauga lancera dans les prochains mois une étude contrôlée sur près de 100 personnes qui seront suivies pendant cinq semaines.

Des capsules de psilocybine sur une table.

Même si les boutiques en ligne disent tester leurs produits en laboratoire, il est difficile de le vérifier la véracité de cette affirmation.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Beaucoup d’espoir

L’équipe de Norman Farb, professeur agrégé de psychologie, se penchera sur les effets du microdosage de psilocybine sur des personnes souffrant de trouble dépressif persistant. Cette première canadienne ravit le responsable de l’étude.

Trouver une nouvelle catégorie de médicaments qui aiderait les personnes sur qui les antidépresseurs ne fonctionnent pas, par exemple, serait révolutionnaire. Nous en avons très peu de disponibles pour traiter l’anxiété et beaucoup d’entre elles sont problématiques, explique Norman Farb.

L’idée derrière ça peut nous amener à des avancées majeures, avoue Claude Rouillard. Il n’y a pas eu beaucoup de nouveautés, dans les 20 ou 30 dernières années, dans le traitement de la santé mentale en neuropharmacologie ou en psychopharmacologie.

* Noms fictifs. Tally et Trevor n’ont pas souhaité révéler publiquement leur identité pour éviter des problèmes avec la police.



Reference-ici.radio-canada.ca

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