Chronique | Lorde : de l’ombre à la lumière


A priori, les appellations de ses albums – Pure Heroine (2013), Melodrama (2017) et Solar Power (2021) –donnent une bonne idée de la trajectoire artistique, comme si la Néo-Zélandaise était passée graduellement de l’ombre à la lumière.

Il va de soi que Lorde n’est plus l’adolescente de 15 ans qu’elle était en 2012, quand elle a créé la chanson Royals qui allait la faire connaître mondialement. Mais après l’avoir vue deux fois lors de festivals à Montréal (Osheaga 2014 et 2017), il était réjouissant au possible de la voir exprimer son art et sa créativité dans une salle de concert avec une production digne de ce nom.

Lor-de! Lor-de!

Et elle était attendue, celle qui est née Ella Marija Lani Yelich-O’Connor à Auckland, en 1996. Dans les minutes qui ont précédé son arrivée sur scène, on entendait la foule scander son nom ou ponctuer de cris stridents chaque baisse de volume de la musique d’ambiance. À ma droite dans la rangée R, les trois jeunes femmes ne se pouvaient plus d’attendre. Devant moi, la spectatrice était venue au concert en béquilles. Il faut ce qu’il faut pour voir sa favorite.

L’extinction des lumières à 20 h 42 a fait exploser l’échelle des décibels et le tympan de mon oreille droite (les trois spectatrices…), tandis que la foule de la génération de Lorde – très majoritairement féminine – s’est levée pour ne plus jamais se rasseoir durant plus d’une heure et demie.

La Néo-Zélandaise s’est fait entendre avant de se faire voir durant Leader of a New Regime, sa silhouette étant projetée telle une ombre chinoise à travers un gros tambour surplombé d’un escalier mince dont la forme, vue de biais, rappelait bigrement l’extrémité des structures luminaires de la place des Festivals.

Splendide mise en scène

Ce duo de formes atypiques – l’une géométrique, l’autre pas – reposait sur une plateforme rotative qui a permis à Lorde une foule de variantes, rayon présentation : des interprétations à mi-chemin de l’escalier (Buzzcut Season), allongée au pied des marches (California), allongée dans les marches (Mood Ring) ou d’autres encore, avec ses musiciens et choristes derrière elle, comme ce fut le cas pour The Path. Et ça, c’est sans compter les deux gros escaliers fixes sur les flancs de la scène sur lesquels prenaient place musiciens, musiciennes et choristes. Du gros calibre de mise en scène.

La chanteuse Lorde chante sur une scène alros que des musiciens marchent vers elle.

Le spectacle bénéficiait d’une mise en scène élaborée.

Photo : Patrick Beaudry, SNAPePHOTO

Il pleut dehors, mais ici, on voit le soleil. C’est magique. Vous n’avez pas idée à quel point je suis heureuse d’être ici, a déclaré la chanteuse après un trio de chansons.

Le danger avec n’importe quelle production étoffée, c’est qu’elle risque parfois de bouffer l’artiste. Rien de tout ça, ici. La Lorde introvertie et introspective des débuts a fait place à une artiste épanouie qui a un réel plaisir à communiquer sa joie de vivre sur scène dans un environnement digne des grands.

Ceux qui ont vu l’adolescente il y a près d’une dizaine d’années danser de manière éperdue sans aucune expression dans le visage ont pu mieux mesurer le chemin parcouru. Lorde sait faire preuve de retenue quand le contexte le demande, mais elle arpente la scène pratiquement en courant d’un bout à l’autre durant une interprétation vivifiante de Ribs.

De l’anxiété au plaisir

Visiblement heureuse de repartir en tournée mondiale cette semaine – le concert de Montréal n’était que sa troisième escale –, elle a salué notre ville qu’elle semble particulièrement apprécier et elle a parlé de sa relation avec la scène, assise dans les marches de son escalier rotatif, lors d’un segment acoustique qui comprenait Dominoes et Liability. Ce moment n’était pas sans rappeler celui d’Osheaga, en 2017 cette fois, quand elle s’était assise sur la scène pour s’adresser à la foule sous la pluie battante. La pluie en moins, bien sûr…Dans le temps, ça allait bien sur scène, mais les heures qui précédaient les concerts… J’étais terrifiée. Ce n’est plus le cas. Terminée, l’anxiété.

Fine observatrice de ce qui se passe autour d’elle, l’autrice-compositrice a longtemps transposé dans ses chansons des sentiments aigres-doux, notamment au plan relationnel, qui lui ont attiré un jeune public féminin qui s’est reconnu en elle.

Jeudi, presque toutes les chansons – des désormais classiques aux plus récentes – ont été interprétées par un chœur de quelque 3000 voix du parterre jusqu’au fin fond de l’ultime balcon de la salle Wilfrid-Pelletier. Solar Power a beau être paru depuis 2021, rarement assiste-t-on à un concert où les nouveaux titres sont aussi familièrement connus.

Découpé en trois actes où Lorde a changé de vêtements chaque fois, de la tenue décontractée d’ouverture à une robe moulante, puis à un ensemble pantalon-bustier estampillé années 1970, le concert a atteint son paroxysme avec un triplé coup-de-poing composé de Sober, Supercut et Perfect Places. Les lignes de funk et les pulsions ont balayé la salle et le public a transformé la grande Wilfrid en piste de danse. Il ne manquait que la boule disco, tiens…

À défaut de boule, ce sont les confettis qui ont plu sur les spectateurs en finale de Solar Power qui a mis parfaitement mis la table pour une Green Light délirante où Lorde irradiait littéralement de bonheur.Elle avait gardé pour le rappel l’incontournable Royals qu’elle a interprété avec un faisceau de lumière braqué sur elle, avant de conclure avec une autre chanson de la première heure, Team, dont les paroles – « We’re on each other’s team »– reflétaient parfaitement son lien avec le public.Si ce concert s’est avéré un formidable tonus dans la grisaille ambiante, il a aussi démontré que Lorde peut défendre sur les planches un disque très différent au plan stylistique que ses précédents.

Et puis, mine de rien, la femme assumée de 25 ans qu’elle est devenue a conservé la fougue de l’adolescente de 17 ans qui nous avait tant renversés en 2014.



Reference-ici.radio-canada.ca

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