Cette boxeuse dit que Daniel Trépanier lui a fait vivre un « cauchemar »


On se rend compte depuis des années que le système ne fonctionne pas, que les athlètes et les entraîneurs ne sont pas contents. On vit dans une atmosphère qui n’est pas plaisante. Il y a toujours du favoritisme d’un bord ou de l’autre, des décisions nébuleuses qui ne sont pas expliquées et que l’on n’est pas capables de comprendre. Ça fait des années que ça traîne, soutient Sabrina Aubin dès le début de l’entrevue accordée à Radio-Canada Sports.

Elle a indiqué sans broncher que même si certains boxeurs gagnent dans des rendez-vous importants, ils ne sont pas retenus dans l’équipe nationale pour les Championnats du monde ou les Jeux olympiques.

« Si tu voulais te plaindre, il fallait le faire auprès de Boxe Canada, et Boxe Canada, c’était Daniel Trépanier parce que c’était lui qui était un peu partout. Il était l’entraîneur. Il s’occupait de l’administration, il était dans les bureaux. Difficile dans ce temps-là d’apporter des changements quand une personne prend toutes les décisions. »

— Une citation de  Sabrina Aubin, ex-championne canadienne

Si elle reconnaît que Daniel Trépanier est très habile dans la gestion de la paperasse, elle affirme du même souffle qu’il a des carences apparentes dans les autres sphères de la boxe, comme l’entraînement et le développement des athlètes.

On a eu un vrai coach en Joao (Carlos Soares Gomez), mais ça n’a pas duré longtemps, raconte-t-elle. Il était compétent, il avait une belle relation avec nous, on l’aimait bien et ça collait avec tous les athlètes ou presque. Quelques mois plus tard, pour une raison nébuleuse, il n’était plus là. On revenait avec Daniel Trépanier qui n’est pas un coach de boxe, malheureusement.

Elle explique que son entraîneuse personnelle a subi le même sort, en ce sens où elle croit que Danielle Bouchard aurait dû diriger l’équipe nationale féminine.

Dans la cinquantaine de compétitions que l’on a eues à l’international, elle n’a jamais été choisie, alors qu’on a eu des coachs avec des doigts cassés qui ne pouvaient pas faire de pads. J’ai même fait des Championnats du monde avec un coach qui n’avait jamais coaché!, regrette-t-elle.

Il devrait y avoir une certaine logique à respecter

Sabrina Aubin dit avoir goûté à la médecine discriminatoire du directeur haute performance deux fois plutôt qu’une, la dernière en date avant les Jeux d’été de Tokyo.

Elle dit avoir rapidement constaté que les normes habituelles de qualifications étaient constamment bafouées. Dans son cas, tout a commencé avant qu’elle devienne championne canadienne des poids plumes en 2013.

Alors qu’elle se classait deuxième dans l’équipe nationale derrière Mélissa Guillemette et que Caroline Veyre tentait encore de gravir les échelons, Guillemette s’était trouvée incapable de participer aux Championnats continentaux. Sabrina Aubin a pris les devants pour indiquer son intention de s’y rendre en remplacement de Guillemette.

Un entraîneur de boxe, vêtu de rouge, prodigue des conseils en pointant son index sur le front de son athlète dans un ring.

Daniel Trépanier, au centre de la photo.

Photo : The Canadian Press / Andrew Vaughan

Au lieu de respecter la logique que lui imposait le classement, Daniel Trépanier lui aurait alors téléphoné pour lui annoncer que Caroline Veyre serait celle qui irait à ce tournoi, et qu’Aubin se verrait confier une autre mission lors d’un rendez-vous ultérieur, chose qu’il n’a jamais concrétisée.

Sans surprise, la relation cordiale qu’entretenaient Sabrina Aubin et Caroline Veyre allait en prendre un coup.

Caroline et moi on s’est suivie depuis nos débuts. On a fait les 119 lb ensemble, 125 lb, puis 132. Jusqu’à ce que l’on arrive sur l’équipe nationale quand je suis passée à 125 lb et elle, à 132. J’étais tranquille jusqu’à ce que la catégorie des 57 kg fasse son apparition aux Olympiques, décrit Sabrina Aubin.

Elle raconte le moment où elle a parlé à Veyre à l’occasion des Jeux du Commonwealth.

« Je lui ai dit: “Je sais que tu vas passer à 57 kg à ma place. Je sais que c’est son plan. Ça ne me dérange pas que tu boxes à 57 kg, mais viens me battre dans le ring. Si tu me bats, ça me fera plaisir de te serrer dans mes bras et de te souhaiter bonne chance”. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Elle a été capable de passer par la porte d’en arrière avec les papiers et les documentations. Tout avait été préparé. Au final, il l’a fait passer. »

— Une citation de  Sabrina Aubin

Toujours selon Sabrina Aubin pendant qu’elle était aux Jeux panaméricains de 2019 (à Lima, au Pérou), elle dit avoir reçu des documents venant de Daniel Trépanier qui modifiaient les règles pour faire en sorte de faire passer Caroline Veyre devant elle.

Je devais performer en sachant que je venais de me faire voler mon spot et que mon rêve était d’aller aux Olympiques. Comment veux-tu ramener des médailles pour le Canada dans un tel état d’esprit? On s’est mobilisés aux Panams pour essayer de me trouver un avocat, mais ça n’avait aucun bon sens. Ce sont des choses qu’un athlète ne devrait jamais vivre.

Il devrait y avoir une certaine logique à respecter. Il y a aussi des papiers où c’est écrit. Le problème, c’est que c’est lui qui fait les papiers. C’est lui qui fait les règlements et qui décide de tout, renchérit-elle.

« Tu as beau t’entraîner pendant des années, des jours, des heures, on met du temps de l’énergie et des diètes, on s’entraîne comme des fous, on ne pense qu’à ça. Au final, tu fais tout ça dans le beurre parce que tu sais que c’est lui qui a le droit de choisir qui il va emmener (aux Jeux olympiques). »

— Une citation de  Sabrina Aubin

Je le vis depuis des années et j’essaie de me sortir de ça parce que cela a nui à ma santé physique et mentale. Mais c’est avec toutes nos histoires et avec ce que ces gens-là (à Boxe Canada) vont nous dire dans les prochains jours qu’il faut que ça change, dit celle qui exploite à présent sa petite entreprise en tant que kinésiologue à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Quand on lui demande de résumer en un mot le sentiment qui l’habite à la simple mention du nom de Daniel Trépanier, Sarina Aubin ne parle pas de ressentiment, de colère ou de rage. Elle décrit plutôt ce qu’il lui a fait vivre comme un cauchemar.

Pour moi, tout ça a été un cauchemar. Quand tu as passé 10 ans de ta vie à rêver des Jeux olympiques, qu’à toutes les fois que tu regardes ton téléphone, c’est l’image que tu vois, que ta préparation mentale est écrite sur tes murs, que tu ne vis que pour les Olympiques et qu’à la dernière année de ta vie d’athlète, il te swap avec quelqu’un sans qu’elle vienne te battre dans un ring…

Il m’a empêchée d’aller me battre aux Championnats canadiens, j’avais un papier écrit me disant que je n’avais pas le droit de m’y présenter. Ce n’est pas normal. Pour moi, le personnage de Daniel Trépanier qui crée tout, qui décide de tout et qui détruit nos carrières, ce type d’individu est un cauchemar, conclut-elle.

Christophe Bernier se vide le coeur

Même son de cloche de la part de Christophe Bernier. Ce colosse de 2 m (6 pi 7 po) et 106 kg (240 lb) qui pratique le noble art depuis l’âge de 14 ans avait des visées sur la place à prendre dans la catégorie des super-lourds (+91 kg).

Titulaire de maîtrises en relations internationales et en histoire, professeur de cégep en histoire, il était le champion canadien en titre à l’approche des Jeux de Tokyo. Il dit à qui veut l’entendre que la boxe lui a permis de se sortir d’une jeunesse et d’un environnement familial difficiles.

Deux boxeurs échangent des coups

Christophe Bernier (en rouge) et Aaron Higgins (en bleu) échangent des coups en finale des sélections olympiques canadiennes, à Montréal, en décembre 2019

Photo : The Canadian Press / Graham Hughes

Le rêve olympique a toujours été super présent [il vise Paris en 2024, NDLR]. La COVID a bousillé les derniers, mais j’ai trouvé que l’atmosphère était tellement viciée que j’ai souvent pensé à la retraite, dit-il d’entrée de jeu.

Il ajoute que ce qui le garde sur le ring ne tient pas aux bonnes raisons parce Boxe Canada a un athlète qu’elle entraîne depuis trois ou quatre ans pour le battre et lui prendre son poste au sein de l’équipe nationale soutenue par le programme À nous le Podium.

Christophe Bernier raconte avoir refusé son brevet d’athlète parce qu’après une semaine et demie entre les murs de l’Institut national du sport (INS) sous la férule de Daniel Trépanier, le gentil géant ne croyait plus en ses chances de passer à travers l’épreuve insoluble qu’il lui présentait.

Ce père de famille de deux enfants (un troisième verra bientôt le jour) explique qu’il n’a pas besoin de la boxe pour vivre. Il répète qu’il souhaite encore atteindre son rêve olympique. Il a cependant la certitude que cela ne pourra pas se réaliser dans l’environnement actuel de Boxe Canada.

Christophe Bernier raconte comment, en pleine pandémie, il a déménagé avec sa famille à 300 mètres du stade olympique afin de profiter des installations de l’INS, les seules qui sont demeurées ouvertes durant cette période sombre, pour s’y entraîner et se préparer en vue des Jeux de Tokyo.

Il affirme qu’en dépit de nombreux courriels qu’il dit avoir adressés à Daniel Trépanier, ce dernier n’a daigné lui répondre qu’au bout d’un mois. Après moins de deux semaines d’entraînement, le directeur haute performance voulait déjà lui imposer des séances de sparring face au protégé du directeur haute performance, Jérôme Feujio.

À part la course à pied dehors, je ne m’étais pas entraîné depuis un mois, tandis que l’autre n’avait pratiquement jamais arrêté, s’insurge-t-il.

Devenu champion canadien en mai 2020, il participe en décembre au tournoi de sélection olympique, où il a perdu en finale, non sans avoir vaincu Feujio en demi-finales. Il n’avait pas non plus franchi les demi-finales aux Championnats canadiens. Je l’avais aussi battu au Défi des champions l’année d’avant à Québec, se souvient-il.

Malgré tout, il n’avait pas reçu d’invitation de Boxe Canada pour le camp d’entraînement en vue des qualifications olympiques, pas plus que le no 2 sur la scène canadienne, Aaron Higgins. Il vit alors une forte démotivation, un sentiment quasi dépressif.

Feujio, qui est no 3, est là. Il s’entraîne à l’INS de toute façon, même si sur papier il ne fait pas partie de l’équipe nationale. Au bout d’une semaine, raconte Christophe Bernier, Daniel Trépanier lui adresse un ultimatum par courriel avec une série de conditions plus difficiles à respecter les unes que les autres, sans quoi il sera écarté de la sélection canadienne.

Parce qu’il croyait sa place assurée pour les JO, Bernier était retourné à son travail d’enseignant. Ce n’est donc qu’avec tout juste huit jours de préparation derrière la cravate qu’il s’envole, à ses frais, pour la Hongrie.

Une fois sur place, il attrape un virus qui le rend très malade. Mal ou très peu entraîné, il se retrouve pour son premier combat face au champion croate, vainqueur du même tournoi l’année précédente et qui finira par conserver son titre.

Je n’avais aucune information sur cet adversaire. Boxe Canada ne m’avait rien dit ni montré aucune vidéo sur lui. Mais je sais que si je ne monte pas dans le ring, je ne pourrai remplir l’un des critères de Boxe Canada (critère établi par Daniel Trépanier) qui prévoit une participation obligatoire à une compétition internationale avant les qualifications olympiques.

Christophe Bernier relate un début de combat très difficile et surtout un coup assommoir d’une telle vigueur au troisième round qu’il en a ressenti la résonance jusque dans les mollets.

« Je n’avais jamais ressenti quelque chose d’aussi brutal. L’arbitre me donne un compte de huit et je lui demande d’arrêter le combat. Je n’avais jamais fait ça auparavant. Mais ma santé était en jeu. Team Canada connaissait ma condition, mais on ne souhaitait simplement pas que je ne coche pas le critère international, pour m’exclure de l’équipe nationale et leur permettre d’y inscrire leur athlète. »

— Une citation de  Christophe Bernier, champion canadien amateur super-lourd (+91 kg)

Quant au moment choisi par les boxeurs et boxeuses pour dénoncer ce qu’ils qualifient de culture toxique, Christophe Bernier estime qu’il est temps que le Canada fasse une introspection en matière de gestion du sport.

C’est systémique au Canada. On n’a pas le sport en haute estime. J’ai eu la chance d’étudier à l’université en Angleterre et là-bas, tous les sports sont les bienvenus. Ici, si tu ne joues pas au hockey, tu es un athlète de deuxième ou troisième catégorie. Tant que les papiers sont bien remplis dans les fédérations, on est bien content. Alors, il faut que ça change, répète Bernier.

Daniel Trépanier n’a pas répondu aux appels de Radio-Canada Sports pour commenter les allégations qui le visent.



Reference-ici.radio-canada.ca

Leave a Comment