Analyse | Devant la guerre d’Ukraine, un monde bouleversé | Guerre en Ukraine


À court terme, cette incursion meurtrière aboutit exactement au contraire de ce que l’homme fort du Kremlin escomptait : à savoir, l’effondrement de l’Ukraine et la zizanie entre Occidentaux.

Croyant à sa propre propagande, le président russe était convaincu que la nation ukrainienne n’existait pas. Et qu’en conséquence, selon cette fantasmagorie personnelle, la majorité de la population du pays appelé Ukraine ne rêvait secrètement qu’à être délivrée des nazis drogués (sic) qui le dirigent, et à rallier au plus vite la Russie, la grande Russie, seule et unique mère-patrie véritable.

Un blitzkrieg pour tout régler en 48 heures

On semble avoir vraiment cru, à Moscou, qu’une offensive éclair de type blitzkrieg casserait la nuque au noyau d’usurpateurs entourant le président Volodymyr Zelensky, que les soldats russes seraient accueillis en libérateurs à Kiev… et que tout serait réglé en 48 ou 72 heures, avec un drapeau blanc sur le palais Mariinsky !

En passant, un certain Dick Cheney, alors vice-président des États-Unis, avait dit à peu près la même chose en mars 2003, au moment de l’invasion de l’Irak par l’armée américaine!

Au contraire, par cette attaque sanglante, Vladimir Poutine a cimenté l’idée – et la réalité – d’une nation ukrainienne distincte de la Russie, comme peu l’avaient fait avant lui.

Volodymyr Zelensky se tient derrière un lutrin.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky

Photo : via reuters / Service de presse du gouvernement ukrainien

Un peuple de 44 millions d’habitants, qui naguère encore était divisé à 50-50 entre tendances prorusses et pro-occidentales, a basculé massivement de l’autre côté.

À Kiev, Kharkiv, Marioupol, on a vu la résistance acharnée et l’organisation spontanée des soldats et de la société civile, malgré des forces en présence cruellement inégales. Sans aucun doute, une surprise et une contrariété majeure pour le président russe.

Un objectif : diviser les Occidentaux

L’autre erreur de calcul de Vladimir Poutine concerne les réactions étrangères à l’invasion, à commencer par les réactions européennes.

Dans ce cas cependant – contrairement aux outrances sur le régime nazi au pouvoir à Kiev et le génocide en cours dans le Donbass – il y avait ici quelques fondements aux ruminations du président.

Le spectacle des dernières années en Europe avait tout pour le réjouir : Brexit en 2016, querelles incessantes de la Hongrie et de la Pologne avec Bruxelles, sans oublier la fracture avec les États-Unis, creusée par l’ancien président Donald Trump et loin d’être réparée sous Joe Biden.

Il semblait donc y avoir là un terrain propice.

Entre les pays antirusses traditionnels et inflexibles (Pologne, États baltes), les pays hésitants, car naturellement pacifistes ou liés à la Russie par l’économie (Allemagne) et les pays amis (la Hongrie, l’Italie lorsque l’extrême droite participait au pouvoir), Poutine a cru qu’une action militaire foudroyante de Moscou accentuerait ces divisions intraeuropéennes… mais aussi, qu’elle enfoncerait un coin entre l’Europe et les États-Unis.

Réponse foudroyante et coordonnée

Ce calcul pouvait avoir du sens. Mais comme le chantait Brassens dans Le Gorille : la suite lui prouva que non !

On a plutôt vu un tsunami d’indignation, une spectaculaire vague de solidarité pro-ukrainienne qui a traversé les sociétés occidentales et entraîné les gouvernements. Cette convergence a fait basculer, dans l’Union européenne, et au-delà, des pays prudents, pacifistes ou neutres comme l’Allemagne et la Suisse. La Suisse!

« Nous soutenons l'Ukraine », lit-on sur des pancartes placées devant des bureaux de députés.

« Nous soutenons l’Ukraine », pouvait-on lire sur des pancartes exhibées par les eurodéputés, mardi, à Bruxelles.

Photo : La Presse canadienne / AP/Virginia Mayo

Durant cette semaine de bouleversements diplomatiques, l’action concertée s’est déployée sur trois fronts : humanitaire, économique et (indirectement) militaire.

Il y a eu d’abord l’accueil humanitaire aux femmes, enfants et personnes âgées fuyant les zones de danger. Sept jours après l’entrée des troupes russes, on avait atteint le cap du million de réfugiés selon le Haut commissariat pour les réfugiés, l’agence spécialisée des Nations unies. La moitié de ces réfugiés ont été accueillis en Pologne.

Guerre économique totale

Il y a ensuite la guerre économique totale menée à la Russie : l’expression a été utilisée le 1er mars par le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire, qui s’est ensuite rétracté.

Pourtant, guerre économique il y a bel et bien dans cet ensemble de sanctions sans précédent : gel de centaines de milliards en actifs bancaires russes, suspension du gazoduc russo-allemand, interdiction de l’espace aérien à tous les avions russes, etc.

Deux femmes sont devant un bureau de change.

Des Russes devant un bureau de change à Moscou. La monnaie russe, le rouble, s’est effondrée face au dollar et à l’euro.

Photo : Getty Images / AFP/ALEXANDER NEMENOV

Contrairement à ce qu’on dit habituellement sur les sanctions, celles-ci semblent avoir un effet, et rapide. Le rouble est passé en une semaine de 83 au dollar américain (le 23 février, juste avant l’invasion), à 100 le 2 mars.

Ce qui signifie qu’un rouble ne vaut plus aujourd’hui qu’un cent américain, un cap jamais atteint auparavant. Début 2014, il en valait trois. Conséquence : une inflation accélérée menace aujourd’hui la population russe pour l’ensemble des biens de consommation.

Fournitures d’armes de toutes parts

Troisième axe de cette action concertée des Occidentaux : les fournitures d’armes, principalement par les frontières polonaise et roumaine.

Les Néerlandais envoient des lance-roquettes pour la défense aérienne. Les Estoniens, des missiles antichars Javelin. Les Polonais et les Lettons, des missiles sol-air Stinger (cauchemar des occupants soviétiques en Afghanistan, dans les années 1980). Les Tchèques ont promis des mitrailleuses, des fusils, des pistolets.

Même des pays traditionnellement neutres comme la Suède et la Finlande ont décidé d’emboîter le pas. La Suisse – très attachée à une tradition multiséculaire de neutralité absolue devant les conflits – a choisi de reprendre l’intégralité des sanctions économiques de l’Union européenne et d’envoyer des lance-roquettes antichars.

Des missiles sont exposés sur un tapis.

Des missiles antichars Javelin (archives).

Photo : Reuters / Ismail Zetouni

Le changement le plus spectaculaire concerne sans doute l’Allemagne. Le chancelier social-démocrate Olaf Scholz a annoncé que Berlin engagera 100 milliards d’euros (plus de 140 milliards de dollars canadiens) dans un fonds spécial pour ses forces armées et augmentera les dépenses de défense au-dessus de 2 % à partir de maintenant, année après année.

Scholz a également fait volte-face sur le refus obstiné jusqu’à ces tout derniers jours par Berlin d’exporter des armes vers les zones de conflit, s’engageant à envoyer des lance-roquettes antichars et des missiles sol-air à l’Ukraine.

Déclaration de la ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, du parti Die Grünen, une formation écologiste, de longue tradition pacifiste : si notre monde est aujourd’hui différent, alors notre politique doit l’être également.

Selon un sondage publié le 1er mars par le quotidien Tagesspiegel, pas moins de 78 % des Allemands déclarent qu’ils soutiennent désormais une augmentation massive des dépenses de défense : une véritable révolution idéologique en Allemagne, 77 ans après la défaite de 1945.

Tout cela en une seule semaine… par l’action d’un seul homme !

Isolement diplomatique de la Russie

On peut aussi noter, sur la scène diplomatique, l’isolement de la Russie qui s’est traduit dans la résolution (essentiellement déclaratoire et symbolique) votée à l’Assemblée générale des Nations unies le 2 mars, qui exige un retrait de l’armée russe en Ukraine et dénonce les menaces nucléaires de Moscou. À une écrasante majorité de 141 oui, 5 non et 35 abstentions.

La Russie a été accompagnée dans son refus par le Bélarus, la Corée du Nord, la Syrie et l’Érythrée, quatre dictatures.

Vue d'ensemble sur l'Assemblée générale de l'ONU. Deux écrans géants affichent le résultat final du vote sur la résolution contre l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

La 11e session spéciale d’urgence de l’Assemblée générale des Nations unies sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Photo : Reuters / CARLO ALLEGRI

Par ailleurs, Poutine doit faire face au malaise, voire à l’irritation de Pékin, qu’il aurait sans doute espéré plus solidaire, surtout après la solennelle déclaration d’amitié et de coopération faite à l’ouverture des Jeux de Pékin entre les deux chefs d’État.

La Chine a évacué cette semaine 6000 Chinois qui se sont retrouvés sous les raids. Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a appelé les parties à négocier. Il a parlé à son homologue ukrainien qui l’a encouragé à intercéder auprès des Russes.

Dans un éditorial remarqué, le Financial Times a écrit que la Chine pourrait être le meilleur médiateur possible. Xi Jinping ira-t-il serrer les ouïes de son ami Vlad pour qu’il mette de l’eau dans son vin?

En attendant, les bombardements se poursuivent et les troupes russes, même freinées, continuent d’avancer. La mairie de Kherson, une grande ville du sud, est tombée. Mais Kharkiv, Marioupol et Kiev tiennent toujours.

Remarquable et inattendue, cette résistance a arraché des larmes d’admiration au monde entier. Mais combien de temps encore peut-elle durer?

Des ratés russes sur le terrain

Malgré sa supériorité technologique en matière de missiles, de marine et d’aviation, malgré le caractère massif de l’attaque – avec cette colonne de 60 kilomètres de blindés au nord de Kiev – l’armée russe a connu des ratés depuis sept jours.

Pourtant, elle est puissante sur papier, avec une force de frappe énorme encore loin, hélas pour les Ukrainiens, d’avoir été utilisée à 100 %. Dans plusieurs domaines (missiles et bombes complexes, artillerie, aviation, arsenal nucléaire), on dit l’armée russe modernisée et à la fine pointe. Mais pas dans tous les domaines.

Une image satellite montrant des dizaines, voire des centaines de véhicules.

Cette image satellite fournie par Maxar Technologies montre un convoi russe près d’Ivankiv, au nord-ouest de Kiev, en Ukraine, le lundi 28 février 2022.

Photo : Associated Press

Selon certains spécialistes, on a vu cette semaine une armée grippée, manquant de motivation, mal coordonnée sur le terrain. On lui a découvert des faiblesses inattendues, notamment en matière de communications, d’équipements routiers, de ravitaillements défaillants.

Certaines colonnes d’offensive terrestre ont semblé en panne; les pertes matérielles et humaines seraient importantes (l’Ukraine prétend avoir tué au moins 3500 soldats ennemis). Et contre toute attente, l’aviation russe, en date du 2 mars, n’avait pas pris tout le contrôle de l’espace aérien.

Mais l’armée russe a des réserves et la suite s’annonce plus meurtrière. On attend maintenant des déluges de feu contre les principales villes assiégées. La retenue tactique des frappes initiales sera oubliée. On peut craindre des carnages de civils, alors que selon Kiev, 2000 Ukrainiens non armés ont déjà été tués en une semaine.

Deux horribles précédents

Une Tchétchène regarde un marché de Grozny détruit par les bombardements russes, en février 2000.

Une Tchétchène regarde un marché de Grozny détruit par les bombardements russes, en février 2000.

Photo : Associated Press / ITAR-TASS

Deux précédents historiques, qui ont directement impliqué l’armée de Vladimir Poutine, donnent froid dans le dos. Celui de Grozny (seconde guerre de Tchétchénie, 1999-2000), lorsqu’il ordonna que la ville soit littéralement rasée : il y eut 150 000 morts, sur une population totale d’un million de Tchétchènes.

Et on se souvient du martyre des villes syriennes comme Alep-Est en 2016. Avec, là aussi, une terrifiante stratégie de la terre brûlée, et une armée de l’air russe qui bombarde des civils. Y inclut, selon des rapports détaillés d’Amnistie internationale et Human Rights Watch, des hôpitaux et des écoles.

Sauf miracle sur le terrain ou improbable cessez-le-feu, et malgré la résistance héroïque dans cette première semaine, le pronostic majoritaire demeure : une victoire de l’armée russe. Par un usage massif, et au besoin indiscriminé, de la force brute.

Mais à quel prix, avec quelles horreurs et pour quel résultat politique?



Reference-ici.radio-canada.ca

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